Coacher des "filles": Réflexion personnelle d'un coach masculin qui entraîne des filles depuis 36 ans au tennis de table
Note importante:
Ceci n'est pas un article scientifique, c'est plutôt un mélange de science et de vécu personnel. Il a pour but de susciter la réflexion et peut-être même la controverse au sein du tennis de table québécois ;-)
Pourquoi ?
Parce qu'en 36 ans de coaching au sein du tennis de table québécois, je pense être dans la période la pire au niveau du nombre de filles qui pratiquent le tennis de table au Québec et aussi du nombre de filles de bon niveau que nous perdons en cours de route. Et j'en cherche la ou les raisons...
(Voir la section *** Statistiques sur les femmes au tennis de table canadien et québécois
en fin d'article.)
Il fait suite à la formation de M. Olivier Trudel Ph.D., entraîneur de Volleyball féminin d'expérience, donnée dans le cadre d'un plan de match de l'Institut National du Sport du Québec mardi le 7 mai 2013. Lui aussi, dans le cadre de sa formation, a fait un mélange de revues scientifiques et de vécu personnel.
Pourquoi ?
Parce qu'il est assez facile de tomber dans le stéréotype des sexes et de par le fait même de tomber dans le stéréotype de l'entraînement des filles.
Un exemple personnel: lorsque j'ai écrit un "post" sur facebook pour convaincre les autres entraîneurs de tennis de table de suivre la formation, voici ce que j'ai écrit...
"Je suis un coach (entraîneur) spécialisé en "coaching de filles". Et oui, ça a commencé il y a très longtemps. Les autres entraîneurs de mon club m'accrochaient et me disaient: "Peux-tu aller coacher xxx ? Elle n’arrête pas de pleurer chaque fois qu'elle perd un set. Je ne suis plus capable. Je ne sais pas quoi faire." Et j'y allais. Je me disais: "Facile, je n'ai qu'à la consoler et la remettre sur les rails pour son autre set." Et ça marchait."
Et bien ce commentaire est sexiste. Est-ce que les filles pleurent plus que les gars entre 2 sets ? Si vous observez bien nos juniors ces temps-ci, vous verrez plusieurs garçons pleurer entre les sets ainsi que certaines filles. Mais dans la réalité, je dirais que c'est à peu près égal dans le moment. Donc je suis tombé dans le stéréotype que les filles sont plus "émotionnelles" que les gars. Et c'est faux, certaines filles sont plus "émotionnelles" et, mais certains gars aussi.
Lorsque je suis honnête avec moi-même et que je fais une rétrospective de mes années comme entraîneur de filles, mes meilleures années accompagnées des meilleurs résultats ont été celles où je ne faisais à peu près aucune différence entre les gars et les filles au niveau de l'entraînement en salle et même de l'entraînement physique. Les exercices étaient les mêmes pour les deux sexes, la technique était la même et tous les coups y passaient même le lob.
Olivier Trudel nous disait justement lors de la sa formation que les résultats de 30 ans de recherche scientifique démontrent beaucoup plus de similitudes que de différences lorsqu'il vient le temps de dissocier la façon de coacher des femmes et des hommes.
Le stéréotype de la femme qui est plus fragile que l'homme, vous connaissez ? C'est malheureusement véhiculé très souvent dans l'entraînement sportif.
Là-dessus, si le sujet vous intéresse, je vous conseille la lecture du livre de Colette Dowling intitulé "Le mythe de la fragilité". Voici un petit résumé du livre...
"Les femmes peuvent-elles être égales aux hommes si ceux-ci sont toujours plus forts que les femmes ? Mais les hommes sont-ils vraiment plus forts que les femmes ? Voilà les questions clés que soulève Colette Dowling, auteur du best seller Le complexe de Cendrillon, dans cet ouvrage au ton provocateur. Le mythe de la fragilité des femmes, qui trouve ses racines dans la médecine et la misogynie du XIXesiècle, a eu des effets dommageables sur la santé, le statut social et la sécurité physique de millions de femmes. S'inspirant de recherches exhaustives sur le développement moteur, l'évaluation de la performance, la physiologie du sport et l'endocrinologie, l'auteur présente une image de la nouvelle femme en arguant avec éloquence que la véritable égalité entre les hommes et les femmes ne sera possible que lorsque celles-ci auront appris à s'affirmer physiquement.
Auteur Colette Dowling"
Est-ce que ça veut dire que mon approche était exactement la même pour "mes gars et mes filles" ? Pour être honnête, non elle ne l'était pas. Et où se situaient les principales différences ?
C'est là où la formation de M. Olivier Trudel m'a permis de mettre de l'ordre dans mon vécu.
Dans mon vécu personnel, la relation que j'avais avec les filles (femmes) était différente sur deux points principaux par rapport aux gars (hommes). La relation que j'avais besoin d'établir avec chaque joueuse était plus "profonde et individuelle" et aussi elle prenait plus de temps et de disponibilité. Lorsque je prenais le temps de faire ça avec les filles: leur accorder du temps et établir une relation entraîneur-athlète individuelle, je gardais les filles actives beaucoup plus longtemps et elles performaient beaucoup mieux et à un plus haut niveau.
J'ai appris ça par l'expérience à la dure (essais erreurs) et malgré ça, certaines années, j'ai oublié de prendre le temps qu'il fallait avec les filles. Résultats: absentéisme, désintérêts et finalement abandons.
Pourquoi est-ce que c'est différent avec les gars ? Oui, les gars aussi ont besoin d'une relation individuelle avec le coach, mais à un tout autre niveau et elle prend beaucoup moins de temps. Et le pourquoi? Je n'étais pas capable de vraiment l'expliquer.
En fait, j'ai souvent remarqué que je pouvais efficacement coacher un groupe de 20 gars à la fois et les amener à performer. Impossible d'arriver au même résultat avec un groupe de 20 filles ;-(
Olivier Trudel disait ça lui aussi dans sa formation, dans son expérience de coaching des filles et des gars, principales différences: temps et disponibilité....
Mais sa formation m'a orienté vers quelques éléments de réflexion et quelques pistes de solution.
Pour lui, avant de se poser la question sur ce qui est différent entre le coaching des hommes et des femmes, il faut d'abord que ta philosophie du coaching soit claire et que tu appliques ta philosophie.
Dans son cas, sa philosophie du coaching se résume ainsi:
1) Rendre la personne meilleure
2) Augmenter (ou rendre constante) la performance de l'athlète en lui permettant de s'améliorer dans les meilleures conditions possibles d'apprentissage.
Et cela m'a rappelé que lorsqu'on me demande comment je me définis comme entraîneur, je réponds toujours que je suis un entraîneur-éducateur.
Pourquoi ?
Lors de mes études universitaires en préparation à la performance sportive, une recherche avait particulièrement frappé mon imaginaire. Cette recherche classait les personnes qui avaient le plus d'influence sur les adolescents et l'entraîneur sportif arrivaient en tête de liste à égalité avec les amis des adolescents avant les professeurs et même les parents. Je me souviens que je me suis dit à l'époque: "Ok Thierry, si tu veux vraiment faire de l'éducation chez les ados, tu sais par où tu dois passer." LOL, Mais c'est vrai et aussi ça devient une grande responsabilité tellement nous pouvons avoir de l'influence sur les jeunes que nous suivons plusieurs années.
Et malheureusement, certaines années, j'étais davantage sur le pilote automatique comme entraîneur. J'avais oublié ma philosophie de base. Quel impact pensez-vous que cela a eu sur mes groupes de filles ? Je vous laisse répondre.... ;-)
Donc, comme entraîneur de filles, je soutiens qu'il faut établir une relation individuelle particulière avec chaque fille et prendre le temps de le faire. OK, mais quel type de relation ?
Olivier Trudel a aussi amené deux points importants qui peuvent répondre en partie à cette question et qui sont appuyés par mon vécu personnel.
Mia Hamm, joueuse de soccer, aurait dit ceci à son entraîneur:
"Coach moi comme un homme, mais traite moi comme une femme..."
Quand j'ai lu cette phrase, je suis tombé en bas de ma chaise. Je me suis dit, c'est exactement ça, elle vient de résumer en 11 mots toute ma philosophie du coaching des filles de mes 36 ans de carrière. Ça prenait une femme pour me l'expliquer, c'est bien évident ;-) Mais sérieusement, je vais retenir cette phrase toute ma vie... et j'irais jusqu'à dire qu'elle s'applique certainement dans d'autres domaines que le sport et le coaching.
Le deuxième point amené par Olivier Trudel est le suivant:
"Les athlètes ne se soucient pas de combien vous savez de choses jusqu'à ce qu'ils sachent combien vous vous souciez d'eux." Coach Wooden
Commencez par vous occuper de vos athlètes avant de les entraîner suivant vos "brillantes connaissances"... C'est vrai pour les filles et c'est aussi vrai pour les gars.
Lors de sa formation, Olivier Trudel a aussi amené quelques idées pour favoriser la communication avec les filles:
1) Il a remarqué une différence marquée dans l'évolution de la relation avec les filles en fonction du nombre de meetings individuels formels par saison. 3 ou 4 meetings par joueuses par saison, c'est l'idéal. Il faisait aussi la remarque que la fille doit savoir les questions et le contenu à l'avance afin de pouvoir se préparer.
Mon vécu: mon expérience va dans ce sens. Par contre, je pense que j'ai oublié de donner le contenu et les questions à l'avance ;-( C'est une chose que je devrais essayer et intégrer.
2) Il faut rester ouvert et disponible aux meetings informels comme par exemple après un entraînement. Il disait qu'il fermait son téléphone cellulaire, ses courriels, 3 semaines par année. Le reste du temps, il doit être disponible pour les filles ;-)
Mon vécu: la fille apprécie que tu lui accordes du temps de façon informelle au besoin. Elle sentent qu'elles sont importantes aux yeux de l'entraîneur et souvent les discussions vont aller plus loin que dans un meeting formel. Et elles n'exagèrent pas...
3) Être sensible aux non-dits, au non verbal et à la communication sous-jacente.
Mon vécu: c'est incroyable comment une fille peut réagir instantanément à mon expression faciale tant dans les entraînements que dans les compétitions. Et elles te le disent... Mais c'est aussi un couteau à double tranchant: si je montre de la déception dans mon visage et que la fille s'en aperçoit, même si ce n'est pas voulu... attention aux effets négatifs. Et évidemment, tu peux comprendre la façon de se sentir de la fille en observant son visage et son non verbal. C'est vrai aussi chez les gars, mais pour moi c'est plus évident et facile chez les filles. Pourquoi ? Je ne le sais pas.
4) Dans les discussions, dépasser les frontières du sport lorsque possible et/ou nécessaire et aussi connaître ses limites.
Mon vécu:
La fille apprécie que tu t'intéresses à elle de façon globale et pas seulement au niveau sportif. Par contre, il faut être sincère. Si tu fais semblant, elle n'est pas dupe. Et aussi, ne va pas là où elle ne veut pas aller tant qu'elle ne te signifie pas que tu peux y aller... sinon LOL
5) Il faut écouter davantage que parler....
Mon vécu:
C'est vraiment vrai, mais pas seulement pour les filles. Dans mon cas, je parle trop. Et les filles finissent par me le dire.... c'est alors un signe que la relation est établie ;-) LOL
Olivier Trudel nous aussi amené un tableau intitulé "Différence hommes femmes" qui faisaient l'inventaire des petites différences entre les hommes et les femmes dans l'entraînement sportif.
Certains points m'ont davantage accroché en fonction de mon vécu personnel et aussi de la problématique des femmes au sein du tennis de table québécois.
Celui qui m'a vraiment frappé et que je vis à toute les semaines au sein du groupe filles de mon club, c'est celui relié au plaisir
Filles: le plaisir amène le dépassement qui amène la performance
Garçons: le dépassement amène le plaisir qui amène la performance
Mon vécu est le suivant.
Lorsque j'entraîne le groupe filles (seulement des filles), il faut que je leur donne l'espace afin de s'amuser ensemble, de rire et ensuite je peux obtenir du sérieux et de l'intensité. Le groupe de gars, pas besoin.
Et points importants:
Si le nombre de filles est trop bas par rapport au nombre de gars, cela ne se met jamais en place et la fille finit par abandonner en disant que les entraînements sont plates.
Si dans le groupe de gars, le nombre de filles est assez élevé (même si elles sont minoritaires) elles vont mettre le processus en place d'elles-mêmes au détriment des gars. Si l'entraîneur accepte et réussit à intégrer ça dans le fonctionnement groupe du groupe, elles embarquent et continuent à s'entraîner et vous obtiendrez de l'intensité et de l'assiduité. Si l'entraîneur maintient la discipline de gars, les filles se ferment, n'éprouvent pas de plaisirs. Elles font l'entraînement, mais sans coeur et sans intensité. Résultats à long terme: ennuis, désintérêts et abandons.
Les deux autres points qui m'ont frappé sont:
Filles: doit d'abord faire partie du club avant de se donner à l'entraînement
Garçons: doit se donner à l'entraînement afin de faire partie du club
Mon vécu:
Vous voulez qu'une nouvelle fille prenne goût à vos entraînements et revienne s'entraîner. La priorité est: la présenter aux autres filles et l'amener à s'amuser et à s'intégrer. Après elle commencera à s'entraîner. Les gars, ce n’est pas comme ça que ça marche ;-)
Filles: le processus d'engagement d'une fille est plus long
Garçons: le processus d'engagement d'un gars est plus court
Mon vécu:
Avant qu'une fille décide que le club, le tennis de table, l'entraînement et les compétitions deviennent une priorité dans sa vie, ça prend du temps. Chez le gars, ça va très vite.
Aussi j'ai remarqué aux fils des années que si vous ne laissez pas de l'espace à la fille pour autres choses que le tennis de table: études, amis, chum, vous allez la perdre. Si la relation est établie avec, vous pourrez discuter et prendre des ententes sans problèmes. Elle comprendra que dans certaines parties de la saison, le tennis de table est prioritaire. En contrepartie, elle vous demandera de comprendre l'inverse dans les périodes moins importantes de la saison. Si vous n'acceptez pas ça, vous allez la perdre.
Pour citer une de mes joueuses qui a très bien illustré la problématique dans ses propos et qui en même temps m'a rappelé à l'ordre cette saison:
"Mais aussi Thierry, je pense qu'en ce moment XXX et moi, on a d'autres choses en tête et que c'est normal à notre âge, alors on est moins présentes. Pour nous le ping, ce n'est qu'une petite partie de notre vie parmi tant d'autres... et quand je n'aime pas ce qui se passe dans les pratiques, ça ne me donne aucune motivation et ça me tente juste de rentrer chez nous parce que j'ai tant de choses à faire. Peut-être que oui je ne me force pas toujours, mais j'aime quand même ça."
Il me semble que c'est assez clair ;-) et je la remercie de ce commentaire.
Tout cet article afin de faire le ménage dans mon vécu et d'essayer de trouver les problèmes, les causes et si possible les solutions à la problématique du tennis de table féminin québécois.
Mes conclusions sont les suivantes (elles ne sont pas définitives et elles sont là pour alimenter la discussion).
Pour recruter, garder et faire évoluer nos filles, il faut:
- Des entraîneurs qui savent établir des relations individuelles entraîneurs-athlètes avec les joueuses (entraîneur sincère et disponible formé aux processus de communication).
- Ça nous prend des clubs, des équipes et des groupes de joueuses qui intègrent les nouvelles arrivantes auprès des autres filles.
- Il faut modifier nos stages, nos entraînements, nos compétitions pour laisser de la place au plaisir des filles en priorité avant l'entraînement et la compétition. Pour arriver à cela, ça prend des groupes de filles, des catégories de filles, des stages de filles. Si ce n'est pas possible, il faut le faire à l'intérieur des groupes de gars. Et évidemment, il faut sensibiliser nos entraîneurs à cet aspect.
- Il faut laisser régulièrement de la place aux autres aspects de leur vie, aux filles et aux femmes du tennis de table québécois, et accepter que le tennis de table n'est pas toujours leur priorité. Par contre, une bonne relation entraîneur-athlète féminine permettra de prendre des ententes optimales pour les deux: entraîneurs - joueuses.
Etc.
Au plaisir de lire vos commentaires et vos réactions sur ce texte....
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*** Statistiques sur les femmes au tennis de table canadien et québécois
Pourcentage d'hommes et de femmes par province au classement national
Rang Province Hommes % Femmes %
1 Sask 279 70% 119 30%
2 NS 374 72% 142 28%
3 Manitoba 324 76% 104 24%
4 B-C 374 79% 100 21%
5 Alberta 310 79% 80 21%
6 NF-LAB 207 81% 49 19%
7 Québec 977 85% 176 15%
8 Ontario 668 91% 67 9%
Le Québec est 7è au Canada ;-(
% de femmes au Québec au classement national de 2006 à 2012
Année Hommes % Femmes %
2012 977 85% 176 15%
2011 990 83% 199 17%
2010 1100 85% 196 15%
2009 1099 84% 205 16%
2008 961 83% 193 17%
2007 1095 81% 249 19%
2006 1034 82% 232 18%
En 2012, nous étions dans une des 2 pires années au niveau du % de femmes au Québec ainsi que pour le nombre ;-(
Nombre de femmes au Québec au classement national de 2006 à 2012
Année Hommes Femmes
2006 1034 232
2007 1095 249
2008 961 193
2009 1099 205
2010 1100 196
2011 990 199
2012 977 176
176 femmes en 2012 comparé à 232 en 2006, pourquoi ?
Ceci n'est pas un article scientifique, c'est plutôt un mélange de science et de vécu personnel. Il a pour but de susciter la réflexion et peut-être même la controverse au sein du tennis de table québécois ;-)
Pourquoi ?
Parce qu'en 36 ans de coaching au sein du tennis de table québécois, je pense être dans la période la pire au niveau du nombre de filles qui pratiquent le tennis de table au Québec et aussi du nombre de filles de bon niveau que nous perdons en cours de route. Et j'en cherche la ou les raisons...
(Voir la section *** Statistiques sur les femmes au tennis de table canadien et québécois
en fin d'article.)
Il fait suite à la formation de M. Olivier Trudel Ph.D., entraîneur de Volleyball féminin d'expérience, donnée dans le cadre d'un plan de match de l'Institut National du Sport du Québec mardi le 7 mai 2013. Lui aussi, dans le cadre de sa formation, a fait un mélange de revues scientifiques et de vécu personnel.
Pourquoi ?
Parce qu'il est assez facile de tomber dans le stéréotype des sexes et de par le fait même de tomber dans le stéréotype de l'entraînement des filles.
Un exemple personnel: lorsque j'ai écrit un "post" sur facebook pour convaincre les autres entraîneurs de tennis de table de suivre la formation, voici ce que j'ai écrit...
"Je suis un coach (entraîneur) spécialisé en "coaching de filles". Et oui, ça a commencé il y a très longtemps. Les autres entraîneurs de mon club m'accrochaient et me disaient: "Peux-tu aller coacher xxx ? Elle n’arrête pas de pleurer chaque fois qu'elle perd un set. Je ne suis plus capable. Je ne sais pas quoi faire." Et j'y allais. Je me disais: "Facile, je n'ai qu'à la consoler et la remettre sur les rails pour son autre set." Et ça marchait."
Et bien ce commentaire est sexiste. Est-ce que les filles pleurent plus que les gars entre 2 sets ? Si vous observez bien nos juniors ces temps-ci, vous verrez plusieurs garçons pleurer entre les sets ainsi que certaines filles. Mais dans la réalité, je dirais que c'est à peu près égal dans le moment. Donc je suis tombé dans le stéréotype que les filles sont plus "émotionnelles" que les gars. Et c'est faux, certaines filles sont plus "émotionnelles" et, mais certains gars aussi.
Lorsque je suis honnête avec moi-même et que je fais une rétrospective de mes années comme entraîneur de filles, mes meilleures années accompagnées des meilleurs résultats ont été celles où je ne faisais à peu près aucune différence entre les gars et les filles au niveau de l'entraînement en salle et même de l'entraînement physique. Les exercices étaient les mêmes pour les deux sexes, la technique était la même et tous les coups y passaient même le lob.
Olivier Trudel nous disait justement lors de la sa formation que les résultats de 30 ans de recherche scientifique démontrent beaucoup plus de similitudes que de différences lorsqu'il vient le temps de dissocier la façon de coacher des femmes et des hommes.
Le stéréotype de la femme qui est plus fragile que l'homme, vous connaissez ? C'est malheureusement véhiculé très souvent dans l'entraînement sportif.
Là-dessus, si le sujet vous intéresse, je vous conseille la lecture du livre de Colette Dowling intitulé "Le mythe de la fragilité". Voici un petit résumé du livre...
"Les femmes peuvent-elles être égales aux hommes si ceux-ci sont toujours plus forts que les femmes ? Mais les hommes sont-ils vraiment plus forts que les femmes ? Voilà les questions clés que soulève Colette Dowling, auteur du best seller Le complexe de Cendrillon, dans cet ouvrage au ton provocateur. Le mythe de la fragilité des femmes, qui trouve ses racines dans la médecine et la misogynie du XIXesiècle, a eu des effets dommageables sur la santé, le statut social et la sécurité physique de millions de femmes. S'inspirant de recherches exhaustives sur le développement moteur, l'évaluation de la performance, la physiologie du sport et l'endocrinologie, l'auteur présente une image de la nouvelle femme en arguant avec éloquence que la véritable égalité entre les hommes et les femmes ne sera possible que lorsque celles-ci auront appris à s'affirmer physiquement.
Auteur Colette Dowling"
Est-ce que ça veut dire que mon approche était exactement la même pour "mes gars et mes filles" ? Pour être honnête, non elle ne l'était pas. Et où se situaient les principales différences ?
C'est là où la formation de M. Olivier Trudel m'a permis de mettre de l'ordre dans mon vécu.
Dans mon vécu personnel, la relation que j'avais avec les filles (femmes) était différente sur deux points principaux par rapport aux gars (hommes). La relation que j'avais besoin d'établir avec chaque joueuse était plus "profonde et individuelle" et aussi elle prenait plus de temps et de disponibilité. Lorsque je prenais le temps de faire ça avec les filles: leur accorder du temps et établir une relation entraîneur-athlète individuelle, je gardais les filles actives beaucoup plus longtemps et elles performaient beaucoup mieux et à un plus haut niveau.
J'ai appris ça par l'expérience à la dure (essais erreurs) et malgré ça, certaines années, j'ai oublié de prendre le temps qu'il fallait avec les filles. Résultats: absentéisme, désintérêts et finalement abandons.
Pourquoi est-ce que c'est différent avec les gars ? Oui, les gars aussi ont besoin d'une relation individuelle avec le coach, mais à un tout autre niveau et elle prend beaucoup moins de temps. Et le pourquoi? Je n'étais pas capable de vraiment l'expliquer.
En fait, j'ai souvent remarqué que je pouvais efficacement coacher un groupe de 20 gars à la fois et les amener à performer. Impossible d'arriver au même résultat avec un groupe de 20 filles ;-(
Olivier Trudel disait ça lui aussi dans sa formation, dans son expérience de coaching des filles et des gars, principales différences: temps et disponibilité....
Mais sa formation m'a orienté vers quelques éléments de réflexion et quelques pistes de solution.
Pour lui, avant de se poser la question sur ce qui est différent entre le coaching des hommes et des femmes, il faut d'abord que ta philosophie du coaching soit claire et que tu appliques ta philosophie.
Dans son cas, sa philosophie du coaching se résume ainsi:
1) Rendre la personne meilleure
2) Augmenter (ou rendre constante) la performance de l'athlète en lui permettant de s'améliorer dans les meilleures conditions possibles d'apprentissage.
Et cela m'a rappelé que lorsqu'on me demande comment je me définis comme entraîneur, je réponds toujours que je suis un entraîneur-éducateur.
Pourquoi ?
Lors de mes études universitaires en préparation à la performance sportive, une recherche avait particulièrement frappé mon imaginaire. Cette recherche classait les personnes qui avaient le plus d'influence sur les adolescents et l'entraîneur sportif arrivaient en tête de liste à égalité avec les amis des adolescents avant les professeurs et même les parents. Je me souviens que je me suis dit à l'époque: "Ok Thierry, si tu veux vraiment faire de l'éducation chez les ados, tu sais par où tu dois passer." LOL, Mais c'est vrai et aussi ça devient une grande responsabilité tellement nous pouvons avoir de l'influence sur les jeunes que nous suivons plusieurs années.
Et malheureusement, certaines années, j'étais davantage sur le pilote automatique comme entraîneur. J'avais oublié ma philosophie de base. Quel impact pensez-vous que cela a eu sur mes groupes de filles ? Je vous laisse répondre.... ;-)
Donc, comme entraîneur de filles, je soutiens qu'il faut établir une relation individuelle particulière avec chaque fille et prendre le temps de le faire. OK, mais quel type de relation ?
Olivier Trudel a aussi amené deux points importants qui peuvent répondre en partie à cette question et qui sont appuyés par mon vécu personnel.
Mia Hamm, joueuse de soccer, aurait dit ceci à son entraîneur:
"Coach moi comme un homme, mais traite moi comme une femme..."
Quand j'ai lu cette phrase, je suis tombé en bas de ma chaise. Je me suis dit, c'est exactement ça, elle vient de résumer en 11 mots toute ma philosophie du coaching des filles de mes 36 ans de carrière. Ça prenait une femme pour me l'expliquer, c'est bien évident ;-) Mais sérieusement, je vais retenir cette phrase toute ma vie... et j'irais jusqu'à dire qu'elle s'applique certainement dans d'autres domaines que le sport et le coaching.
Le deuxième point amené par Olivier Trudel est le suivant:
"Les athlètes ne se soucient pas de combien vous savez de choses jusqu'à ce qu'ils sachent combien vous vous souciez d'eux." Coach Wooden
Commencez par vous occuper de vos athlètes avant de les entraîner suivant vos "brillantes connaissances"... C'est vrai pour les filles et c'est aussi vrai pour les gars.
Lors de sa formation, Olivier Trudel a aussi amené quelques idées pour favoriser la communication avec les filles:
1) Il a remarqué une différence marquée dans l'évolution de la relation avec les filles en fonction du nombre de meetings individuels formels par saison. 3 ou 4 meetings par joueuses par saison, c'est l'idéal. Il faisait aussi la remarque que la fille doit savoir les questions et le contenu à l'avance afin de pouvoir se préparer.
Mon vécu: mon expérience va dans ce sens. Par contre, je pense que j'ai oublié de donner le contenu et les questions à l'avance ;-( C'est une chose que je devrais essayer et intégrer.
2) Il faut rester ouvert et disponible aux meetings informels comme par exemple après un entraînement. Il disait qu'il fermait son téléphone cellulaire, ses courriels, 3 semaines par année. Le reste du temps, il doit être disponible pour les filles ;-)
Mon vécu: la fille apprécie que tu lui accordes du temps de façon informelle au besoin. Elle sentent qu'elles sont importantes aux yeux de l'entraîneur et souvent les discussions vont aller plus loin que dans un meeting formel. Et elles n'exagèrent pas...
3) Être sensible aux non-dits, au non verbal et à la communication sous-jacente.
Mon vécu: c'est incroyable comment une fille peut réagir instantanément à mon expression faciale tant dans les entraînements que dans les compétitions. Et elles te le disent... Mais c'est aussi un couteau à double tranchant: si je montre de la déception dans mon visage et que la fille s'en aperçoit, même si ce n'est pas voulu... attention aux effets négatifs. Et évidemment, tu peux comprendre la façon de se sentir de la fille en observant son visage et son non verbal. C'est vrai aussi chez les gars, mais pour moi c'est plus évident et facile chez les filles. Pourquoi ? Je ne le sais pas.
4) Dans les discussions, dépasser les frontières du sport lorsque possible et/ou nécessaire et aussi connaître ses limites.
Mon vécu:
La fille apprécie que tu t'intéresses à elle de façon globale et pas seulement au niveau sportif. Par contre, il faut être sincère. Si tu fais semblant, elle n'est pas dupe. Et aussi, ne va pas là où elle ne veut pas aller tant qu'elle ne te signifie pas que tu peux y aller... sinon LOL
5) Il faut écouter davantage que parler....
Mon vécu:
C'est vraiment vrai, mais pas seulement pour les filles. Dans mon cas, je parle trop. Et les filles finissent par me le dire.... c'est alors un signe que la relation est établie ;-) LOL
Olivier Trudel nous aussi amené un tableau intitulé "Différence hommes femmes" qui faisaient l'inventaire des petites différences entre les hommes et les femmes dans l'entraînement sportif.
Certains points m'ont davantage accroché en fonction de mon vécu personnel et aussi de la problématique des femmes au sein du tennis de table québécois.
Celui qui m'a vraiment frappé et que je vis à toute les semaines au sein du groupe filles de mon club, c'est celui relié au plaisir
Filles: le plaisir amène le dépassement qui amène la performance
Garçons: le dépassement amène le plaisir qui amène la performance
Mon vécu est le suivant.
Lorsque j'entraîne le groupe filles (seulement des filles), il faut que je leur donne l'espace afin de s'amuser ensemble, de rire et ensuite je peux obtenir du sérieux et de l'intensité. Le groupe de gars, pas besoin.
Et points importants:
Si le nombre de filles est trop bas par rapport au nombre de gars, cela ne se met jamais en place et la fille finit par abandonner en disant que les entraînements sont plates.
Si dans le groupe de gars, le nombre de filles est assez élevé (même si elles sont minoritaires) elles vont mettre le processus en place d'elles-mêmes au détriment des gars. Si l'entraîneur accepte et réussit à intégrer ça dans le fonctionnement groupe du groupe, elles embarquent et continuent à s'entraîner et vous obtiendrez de l'intensité et de l'assiduité. Si l'entraîneur maintient la discipline de gars, les filles se ferment, n'éprouvent pas de plaisirs. Elles font l'entraînement, mais sans coeur et sans intensité. Résultats à long terme: ennuis, désintérêts et abandons.
Les deux autres points qui m'ont frappé sont:
Filles: doit d'abord faire partie du club avant de se donner à l'entraînement
Garçons: doit se donner à l'entraînement afin de faire partie du club
Mon vécu:
Vous voulez qu'une nouvelle fille prenne goût à vos entraînements et revienne s'entraîner. La priorité est: la présenter aux autres filles et l'amener à s'amuser et à s'intégrer. Après elle commencera à s'entraîner. Les gars, ce n’est pas comme ça que ça marche ;-)
Filles: le processus d'engagement d'une fille est plus long
Garçons: le processus d'engagement d'un gars est plus court
Mon vécu:
Avant qu'une fille décide que le club, le tennis de table, l'entraînement et les compétitions deviennent une priorité dans sa vie, ça prend du temps. Chez le gars, ça va très vite.
Aussi j'ai remarqué aux fils des années que si vous ne laissez pas de l'espace à la fille pour autres choses que le tennis de table: études, amis, chum, vous allez la perdre. Si la relation est établie avec, vous pourrez discuter et prendre des ententes sans problèmes. Elle comprendra que dans certaines parties de la saison, le tennis de table est prioritaire. En contrepartie, elle vous demandera de comprendre l'inverse dans les périodes moins importantes de la saison. Si vous n'acceptez pas ça, vous allez la perdre.
Pour citer une de mes joueuses qui a très bien illustré la problématique dans ses propos et qui en même temps m'a rappelé à l'ordre cette saison:
"Mais aussi Thierry, je pense qu'en ce moment XXX et moi, on a d'autres choses en tête et que c'est normal à notre âge, alors on est moins présentes. Pour nous le ping, ce n'est qu'une petite partie de notre vie parmi tant d'autres... et quand je n'aime pas ce qui se passe dans les pratiques, ça ne me donne aucune motivation et ça me tente juste de rentrer chez nous parce que j'ai tant de choses à faire. Peut-être que oui je ne me force pas toujours, mais j'aime quand même ça."
Il me semble que c'est assez clair ;-) et je la remercie de ce commentaire.
Tout cet article afin de faire le ménage dans mon vécu et d'essayer de trouver les problèmes, les causes et si possible les solutions à la problématique du tennis de table féminin québécois.
Mes conclusions sont les suivantes (elles ne sont pas définitives et elles sont là pour alimenter la discussion).
Pour recruter, garder et faire évoluer nos filles, il faut:
- Des entraîneurs qui savent établir des relations individuelles entraîneurs-athlètes avec les joueuses (entraîneur sincère et disponible formé aux processus de communication).
- Ça nous prend des clubs, des équipes et des groupes de joueuses qui intègrent les nouvelles arrivantes auprès des autres filles.
- Il faut modifier nos stages, nos entraînements, nos compétitions pour laisser de la place au plaisir des filles en priorité avant l'entraînement et la compétition. Pour arriver à cela, ça prend des groupes de filles, des catégories de filles, des stages de filles. Si ce n'est pas possible, il faut le faire à l'intérieur des groupes de gars. Et évidemment, il faut sensibiliser nos entraîneurs à cet aspect.
- Il faut laisser régulièrement de la place aux autres aspects de leur vie, aux filles et aux femmes du tennis de table québécois, et accepter que le tennis de table n'est pas toujours leur priorité. Par contre, une bonne relation entraîneur-athlète féminine permettra de prendre des ententes optimales pour les deux: entraîneurs - joueuses.
Etc.
Au plaisir de lire vos commentaires et vos réactions sur ce texte....
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*** Statistiques sur les femmes au tennis de table canadien et québécois
Pourcentage d'hommes et de femmes par province au classement national
Rang Province Hommes % Femmes %
1 Sask 279 70% 119 30%
2 NS 374 72% 142 28%
3 Manitoba 324 76% 104 24%
4 B-C 374 79% 100 21%
5 Alberta 310 79% 80 21%
6 NF-LAB 207 81% 49 19%
7 Québec 977 85% 176 15%
8 Ontario 668 91% 67 9%
Le Québec est 7è au Canada ;-(
% de femmes au Québec au classement national de 2006 à 2012
Année Hommes % Femmes %
2012 977 85% 176 15%
2011 990 83% 199 17%
2010 1100 85% 196 15%
2009 1099 84% 205 16%
2008 961 83% 193 17%
2007 1095 81% 249 19%
2006 1034 82% 232 18%
En 2012, nous étions dans une des 2 pires années au niveau du % de femmes au Québec ainsi que pour le nombre ;-(
Nombre de femmes au Québec au classement national de 2006 à 2012
Année Hommes Femmes
2006 1034 232
2007 1095 249
2008 961 193
2009 1099 205
2010 1100 196
2011 990 199
2012 977 176
176 femmes en 2012 comparé à 232 en 2006, pourquoi ?
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