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Le progrès dans le sport et dans la vie, est-ce que ça a du sens ?




Le progrès dans le sport, mais aussi dans la vie de tous les jours, d’où ça vient cette drôle d’idée ?


Par Thierry Verviers
5 mai 2020

Introduction


Il n’y a pas longtemps, une amie m’a passé un livre intitulé « Le jardin d’Épicure » de Irvin Yalom.1 Ce livre a pour objet de nous faire réfléchir à notre propre mort en nous confrontant avec notre propre mortalité.

À mon âge, 59 ans, on sent et on imagine la mort approcher. L’impermanence de tout ce qu’on croyait permanent nous apparaît de plus en plus clairement et nous pousse à faire le bilan de notre propre vie en réfléchissant à notre mort qui approche qu’on le veuille ou non.

Quelle ne fut pas ma surprise quand un passage du livre n’ayant pas directement rapport à la mort m’apparut comme un véritable coup de poing en pleine gueule.


L’idée de progrès propre à la civilisation occidentale depuis le siècle des Lumières


« Pat croyait que nous sommes constamment en train de nous développer, de progresser, d’aller toujours plus haut. Cette illusion n’est pas inhabituelle. Elle a été grandement renforcée par l’idée de progrès propre à la civilisation occidentale depuis le siècle des Lumières, et par l’impératif américain de l’ascension sociale. Naturellement, le progrès n’est qu’une construction mentale, il y a d’autres moyens de conceptualiser l’histoire… »

« Prendre conscience qu’une progression indéfinie n’est qu’un mythe peut provoquer un choc comme ce fut le cas pour Pat, et oblige à modifier considérablement idées et certitudes. »

Ouf, pour quelqu’un qui est entraîneur sportif et qui enseigne aux jeunes l’importance de toujours progresser, mais aussi qui a basé toute sa vie sur la notion de progrès, quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que le progrès était une construction du mental de l’homme et qu’il pouvait être contesté et être contestable.

Je venais de me rendre compte que je n’avais jamais poussé très loin ma réflexion sur le progrès. J’ai pris cette notion « pour du cash » et je l’ai appliquée à ma vie et à ma profession d’entraîneur sportif sans trop me poser de questions.

Vaut mieux tard que jamais diront certains. Alors, pourquoi ne pas écrire un petit article sur mon blog sur le sujet, histoire de réfléchir un peu.


Le progrès dans la société actuelle


La première chose qui m’est passée par l’esprit après avoir commencé à réfléchir au fait que le progrès n’est pas une notion qui va de soi, c’est comment elle pouvait être justifiée ou contestée en ce qui a trait au sport de haute performance.

J’apprends à mes jeunes à toujours vouloir progresser, à appliquer le kaizen, un petit peu mieux chaque jour. Est-ce que c’était la bonne chose à faire après tout ?

Et même on peut se poser la question, pourquoi vouloir toujours progresser ?

Pour pouvoir avoir une chance de réponse à ces questions, il faut essayer de comprendre le progrès dans une perspective plus vaste. Il faut donc s'intéresser quelque peu à l'histoire du progrès.

Je ne suis qu'un philosophe très amateur, mais je pense quand même qu'il faut en partie passer par la philosophie pour comprendre cette notion.

Disons que le progrès provient principalement du siècle des Lumières. Le siècle des Lumières désigne un mouvement européen du XVIIIe siècle qui a placé les connaissances intellectuelles et scientifiques au-dessus des croyances et superstitions imposées par la religion. C'est l'époque ou la science et la raison prennent le dessus sur la religion et la superstition.

On peut définir le progrès de 8 ou 9 façons différentes tellement la notion peut devenir complexe. Je propose de ne garder que 2 de ces définitions afin de pouvir poursuivre la réflexion.
  • "Cet athlète a bien progressé cette saison." L'athlète s'est amélioré par rapport à une situation passée.
  • "On n’arrête pas le progrès." C'est comme si une situation ne pouvait qu'aller en s'améliorant en fonction d'un idéal "naturel" d'amélioration continue.
On peut simplifier à l'extrême en disant que suite au siècle des Lumières, le "Je pense, je raisonne" l'a emporté sur le "Je crois".

Et aussi il faut se rappeler que dernière cette notion de progrès du siècle des Lumières, il y avait un idéal derrière cette notion de progrès. Les progrès de la science de cette époque ont alors une visée émancipatrice de l'humanité. Ce qu'on recherche à travers cette domination théorique et pratique de l'univers, de la nature, c'est en fait la "liberté" et le "bonheur". Le progrès sert donc à atteindre des objectifs supérieurs. L'homme recherchait donc un fonctionnement optimal de l'homme et la société. L'homme moderne veut développer son plein potentiel et améliorer ses conditions d’existence.



Les progrès actuels de l'humanité semblent manquer de sagesse


En ce début du nouveau siècle, la notion de progrès est de plus en plus difficile à défendre et de plus en plus facile à contester. Nous n'avons qu'à penser au réchauffement climatique et aux autres catastrophes écologiques de plus en plus nombreuses causés très souvent par nos progrès techniques. Nous pouvons aussi nous demander où en sont les progrès sociaux quand on constate un recul de la démocratie dans des pays comme les États-Unis.

Mais d'où vient le problème ? N'importe qui quelque peu éveillé peut se douter que quelque chose a été trahi depuis ce fameux siècle des Lumières. Dans cette ère de technologie, tous nous pouvons constater chaque année des progrès: plus de fonctions sur notre cellulaire, meilleure définition sur tous nos écrans, plus de vitesse dans toutes nos connexions internet. On peut aussi comprendre que si Apple ou les autres compagnies ne suivaient pas ce mouvement de progrès technique, elles finiraient pas disparaître. Ce serait presque comme un suicide.

Les compagnies, les corporations, etc. n'ont donc pas le choix de suivre le mouvement, et ce même si cela n'a plus de sens. C'est une question de survie. C'est un peu comme faire de la bicyclette; tu dois avancer et pédaler si tu ne veux pas chuter. Tout le monde se retrouve en compétition les uns avec les autres. C'est un état de compétition permanente qui n'est plus contrôlé par la volonté des hommes. Qui peut penser que le fait d'avoir un cellulaire 5G contribue sérieusement au bonheur et à l'émancipation de l'humanité: personne ?

C'est un peu comme si la science en voulant tuer les idoles "religieuses" et autres avait aussi tué les idéaux en en arrière de la notion de progrès. Le sens a disparu.

Nous sommes donc passé d'un univers qui avait le souci du mieux être de l'humanité à une civilisation "technique" ou ce qui importe ce sont les "moyens".

Comment notre monde en est-il arrivé là ? Peut-être en ayant fait une "petite" erreur ? On pouvait s'imaginer qu'en enchâssant le progrès dans un système compétitif comme celui de la "mondialisation", cela le rendrait automatique et peut-être même éternel. Mais ce n'est pas ce qui est arrivé.

La notion de progrès s'est retrouvée à être totalement détachée de ces idéaux de départ. Elle se réduit maintenant à un système mécanique qui se maintient lui-même par le système de libre concurrence entre ses différentes parties. Le progrès est devenu son propre but. Pour ceux qui connaissent les formules des tableurs comme Excel, c'est un peu comme une référence circulaire (c'est quand une formule mathématique fait référence à elle-même, ce qui cause une erreur).

Cette citation de Luc Ferry de son livre "Apprendre à vivre" résume très bien la problématique.2

"Voici donc l'essentiel: dans le monde de la technique, c'est-à-dire, désormais dans le monde entier puisque la technique est un phénomène sans limites, planétaire, il ne s'agit plus de dominer la nature ou la société  pour être plus libre ou plus heureux, mais de maîtriser pour maîtriser, de dominer pour dominer. Pourquoi ? Pour rien justement, ou plutôt, parce qu'il est tout simplement impossible de faire autrement étant donné la nature de sociétés de part en part animées par la compétition, par l'obligation absolue de "progresser ou de périr" ".

Plus personne n'est en mesure de nous certifier que le progrès nous conduit vers le mieux. Et moi qui avais toujours cru aveuglément aux bienfaits du progrès.



Et le progrès dans le sport et la compétition ?


Serait-il possible que le sport de haut niveau soit lui aussi pris au piège "de la technique", du progrès pour le progrès? C'est d'autant possible que la compétition fait partie intégrante du sport de haut niveau et qu'elle peut elle aussi devenir très facilement un système mécanique qui se maintient par lui-même. La compétition devient alors son propre but. L'athlète essaie de gagner pour gagner et perd de vue le sens derrière cette démarche.

Dans les dernières décennies, certaines disciplines sportives ont tenté de sortir de ce piège. Mais le "système" les a très vite récupérées sans même que le sport en question et ses athlètes s'en rendent compte, du moins au début.

On n’a qu'à penser à la planche à neige, au surf, au BMX et tous les sports de ce type qui voulaient surtout se mettre en opposition à la culture des sports dits Olympiques. Ces athlètes se voulaient avant tout créatifs et contestaient la mesure standardisée de leurs performances athlétiques. Ce qui était important pour eux, c'était la liberté, la créativité. Le but c'était de se dépasser soi et non de dépasser les autres.

Et ces sports ont été très vite récupérés par le marché à la recherche de nouvelles opportunités de croissance. On a commencé à faire la publicité de ces sports auprès d'une clientèle moins contestataire. On en a fait des modes. Et plusieurs de ces sports sont devenus "Olympiques".

Certes l'idée de progrès est encore présente. Ces compagnies sont très à la recherche d'innovations, mais tout ça s'inscrit maintenant dans une logique de mondialisation et de compétition entre compagnies. Exit la créativité et la contestation, le sens a progressivement disparu chez la plupart des pratiquants.


Conclusion


Je disais plus tôt dans ce texte que je venais de me rendre compte que durant ma carrière je n’avais jamais poussé très loin ma réflexion sur le progrès. J’ai pris cette notion « pour du cash » et je l’ai appliquée à ma vie et à ma profession d’entraîneur sportif sans trop me poser de questions. J'ai tenté de "progresser" dans à peu près tous les domaines de ma vie.

J'ai aussi appris à mes jeunes à toujours vouloir progresser, à appliquer le Kaizen ("un petit peu mieux chaque jour").  Est-ce que c’était la bonne chose à faire ? C'est une question difficile.

Maintenant, je me rends compte qu'il est très facile de s'entraîner pour tenter de gagner le plus possible en devenant meilleur, en progressant et de perdre de vue complètement le sens de cette démarche en entrant dans une logique "progresser ou périr".

Combien d'athlètes et d'entraîneurs ont perdu le sens de tout ça ? Beaucoup plus qu'on pense. Et même quand ils en prennent conscience, il y a danger qu'ils n'agissent pas vraiment sur le problème.

Un exemple pour mieux comprendre. Connaissez-vous le paradoxe de la préparation mentale pour la plupart des entraîneurs et athlètes? C'est très simple. Si vous leur demandez quelle est l'importance de la préparation mentale dans la performance sportive, tous vous répondront 90% à 110%. Ensuite, si vous leur demandez combien de temps ils consacrent chaque semaine à la préparation mentale, ils vous répondront quelque chose comme "1 à 2 heures par semaine". Et c'est ça le paradoxe.

Certains tentent de s'en sortir en disant que le mental, ça s'exerce tout le temps durant les entraînements. Ça semble plein de logique. Mais c'est un peu comme l'entraîneur moderne qui déclarerait qu'il ne fait pas de physique parce que la préparation physique il la travaille durant les exercices à l'entraînement. Ça peut aussi paraître logique à première vue et ça pouvait fonctionner dans le passé, mais ça ne marche plus comme ça de nos jours. Tout type de préparation est devenue de plus en plus pointue et spécifique.

Où je veux en venir avec ces exemples ? Si vous posez la question concernant le sens de la compétition et du progrès à des entraîneurs, plusieurs vous répondront quelque chose du genre: "Ce qui est important, ce n'est pas les médailles ou les titres, mais bien le développement de la personne". Malheureusement, tout comme le paradoxe de la préparation mentale, vous vous retrouvez avec le paradoxe du "sens du progrès".  Il y a que très peu d'actions concrètes qui s’appliqueront sur le terrain.

Cela me rappelle quelque chose. Je me souviens d’un entraîneur qui a eu beaucoup d’influence sur mon approche de l’entraînement lorsque j'étais plus jeune. Il avait formé un champion du monde de tennis de table et j’ai eu la chance d’échanger avec lui pendant un certain temps. Je lui avais demandé s’il pouvait me prêter des livres et des documents qui pourraient me permettre de devenir un meilleur entraîneur en tennis de table. Et un jour il m’apporta ces livres et documents. Quelle ne fut pas ma surprise ?

Aucun document sur le tennis de table, rien. Quand je lui ai fait remarquer, il m’a expliqué que si je voulais devenir un bon entraîneur, peu importe le niveau de mes athlètes, il fallait que je me construise ma propre vision de l’entraînement et de la vie. Et c’est pourquoi il y avait des livres et des documents qui portaient sur la philosophie, la sociologie, la psychologie, etc. Ce fut la première leçon que cet entraîneur me donna. Pour être un entraîneur compétent et avoir un chance de tenir le coup sur le long terme, il faut construire sa propre vision. Il faut donner un sens à ce que l’on fait.

Et parfois, je me fais prendre et j'oublie cette leçon. J'oublie d'amener mes athlètes à donner un sens à ce qu'ils font.


Et pour vous, quel est le sens derrière votre progrès et celui de vos athlètes ?



Références:


1- "Le jardin d’Épicure" de Irvin Yalom, éditions Le livre de poche, 2015.

2- "Apprendre à vivre" de Luc Ferry, éditions J'ai Lu, 2008, Chapitre 4: Après la déconstruction, la philosophie contemporaine.

3- Le progrès sur Wikipédia:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Progr%C3%A8s

4- Le siècle des Lumières sur Wikipédia:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Si%C3%A8cle_des_Lumi%C3%A8res

















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